“Je voudrais utiliser du sable de lave que j’ai ramené de vacances – comment faire” ?
Cette question posée sur un groupe Fb mérite une réponse plus longue que 3 lignes dans un commentaire et m’a donné envie de partager une petite expérience.
Utiliser de la poudre de lave
Lors d’un festival organisé sur l’île de Jeju, au Sud de la Corée, on nous a demandé de travailler avec la poudre de lave locale, en différentes granulométries.
J’ai spontanément incrusté de la lave en petits grains à la surface de mes pièces lorsqu’elles étaient à consistance cuir mou. Une autre participante a saupoudré de la lave en poudre dans un émail blanc, juste après la pose de l’émail et c’était une bonne idée : le résultat est magnifique.

Par contre ne me demandez pas “si c’est alimentaire ou pas” – honnêtement je n’en sais rien car je n’ai aucune idée de la composition chimique de cette lave – et personnellement je l’ai utilisée dans un travail sculptural.
Recherche techno : intégrer la matière récoltée dans la pâte

Je suis rentrée chez moi avec deux sachets de cette poudre de lave concassée et tamisée : j’ai choisi les granulométries “poudre” et “petits grains”, afin de préparer mon séjour suivant à Jeju. On peut constater que la couleur change en fonction de la granulométrie : la lave en chamotte a la même couleur que la pierre de lave, par contre à gauche la poudre apparaît comme grise, parce que la taille des grains est beaucoup plus petite et donc réfracte la lumière différemment (il y a plus de facettes sur les grains de poudre).

Mon idée était d’utiliser la lave à la fois dans un émail, dans la pâte, et comme support – ce dernier étant une pierre de lave que je choisirais sur place, l’année suivante. Il faut dire qu’à Jeju on marche sur de la lave, il suffit de se baisser pour en ramasser.
J’ai choisi d’intégrer la lave en petits grains comme de la chamotte dans une pâte de grès, en pesant avec exactitude les quantités de lave afin de réaliser une progression.
J’ai cuit ces tests sur des supports réfractaires : de fines tranches de briques légères qui avaient servi à la construction de mon four à gaz.
C’était une précaution utile car les échantillons qui contenaient beaucoup de lave ont fondu.


Après lecture des résultats, je savais que lors de mon prochain séjour à Jeju, je pourrais intégrer approximativement 3% en poids de pierre de lave en petits grains à la pâte procurée sur place pour obtenir des effets intéressants, sans risque de voir la totalité de mon travail se retrouver à l’état fondu.
Composer un émail à partir de poudre de pierre de lave
Ensuite je me suis demandé si je pourrais utiliser la lave en poudre comme ingrédient d’un émail. J’ai donc repris le même système de “progression binaire” – qui signifie mélanger deux ingrédients en augmentant proportionnellement l’un, ce qui diminue automatiquement l’autre (par exemple 1/9 – 2/8 – 3/7 – 4/6 – 5/5 – 6/4 – 7/3 – 8/2 – 9/1).
Je vous montre ci-dessous le résultat de la progression réalisée avec de la néphéline syénite.

Notez que toutes ces photos étaient à l’origine destinées à mes archives, pas à un article de blog, donc la qualité n’est pas terrible. Mais l’objectif est de vous montrer comment on peut entamer des recherches, très simplement, en étant méthodique.
Je cherche en vain les photos des pièces que j’ai réalisées l’année suivante : si je les retrouve je les posterai ici. Mon idée était d’utiliser “la lave dans tous ses états”, donc un bloc de pierre comme socle, de la lave en petits grains dans la pâte et de la lave en poudre dans l’émail, posé uniquement côté interne des pièces.



En attendant de retrouver ces photos, voici le four à bois, en pierres de lave construit par Shin Hyunmoon, qui a servi pour la cuisson. Ce four a reçu un nom : “OMG” (ce qui signifie “Oh My God” kiln – c’était un vrai défi ce four), et j’ai le plaisir d’avoir mon nom gravé dans la pierre, regardez bien la pierre de droite.
Allumage avec Kang Woo-hyon et Douglas Black – Mehmet Tuzum Kizilcan est à l’arrière-plan.
Autres exemples d’utilisation de matières de cueillette


La pièce de gauche présente des incrustations de matières premières cueillies lors d’un séjour dans le Tessin, en Suisse.
La pièce de droite a été tournée en Tunisie, avec l’unique pâte procurée sur place, lors de la Biennale de la Céramique méditerranéenne (Nabeul, 2019) : j’ai eu l’idée de récolter du sable sur la plage de Nabeul. Le sel contenu dans le sable a fait blanchir la pâte par endroits, lors de la cuisson. Le résultat a été superbe, au-delà de mes espérances, mais je ne peux pas conseiller ce système, qui n’est vraiment pas bon pour les résistances du four (pardon à mes amis tunisiens). A refaire, il faudrait réaliser a minima la cuisson en cazettes.
En conclusion
De tous temps les céramistes ont été tentés de faire cuire un peu “tout et n’importe quoi” , parfois/ou souvent ? sans vraiment savoir ce que nous cuisons : quelles sont les émanations toxiques (par exemple le gaz chlorhydrique avec le sel contenu dans le sable récolté sur la plage de Nabeul) – quels sont les risques de faire cuire à haute températures : pour le four, pour notre santé… J’essaie pour ma part d’en connaître chaque jour de plus en plus et de mesurer les risques !